Haïti et l’extorsion de la France pour la condamner à un avenir injuste

L’histoire d’Haïti, le petit pays des Caraïbes qui est devenu la première république libre d’Amérique Latine, semble être marquée par une lutte constante contre l’injustice, l’adversité, la gouvernance et l’ingérence étrangère
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L’histoire d’Haïti, le petit pays des Caraïbes qui est devenu la première république libre d’Amérique Latine, semble être marquée par une lutte constante contre l’injustice, l’adversité, la gouvernance et l’ingérence étrangère.

Depuis des décennies, ce pays des Caraïbes est le plus pauvre des Amériques et l’un des moins développés du monde, mais ce n’est pas cette situation qui a fait la une des journaux cette semaine, mais le regrettable assassinat de son président, Jovenel Moïse.

Depuis des années, Haïti est plongé dans une crise de gouvernance qui s’accompagne d’indicateurs alarmants de pauvreté, de faim et d’inégalité, un conflit humanitaire qui dure depuis des décennies et qui touche la grande majorité de ses 11,3 millions d’habitants. Selon les données de la Banque Mondiale, 60% de la population haïtienne (6,3 millions) vit dans la pauvreté et 24% (2,5 millions) dans l’extrême pauvreté.

Le cycle de la fragilité et de la violence, le manque d’institutionnalité, l’agitation sociale et les manifestations antigouvernementales ne font qu’aggraver la situation. Des catastrophes naturelles ont également frappé le pays, entraînant de lourdes pertes en vies humaines et en infrastructures, ce qui a conduit à des occupations par des forces militaires étrangères telles que les ‘casques bleus’ de l’ONU, qui – comme si cela ne suffisait pas – ont ajouté à la commission de crimes contre l’humanité.

Mais avant tout cela, une série d’événements remontant à la déclaration d’indépendance (il y a 217 ans) ont hypothéqué l’avenir du pays.

Haïti : de l’indépendance à l’esclavage économique

Marlene Daut, professeur d’Etudes sur la Diaspora Africaine à l’Université de Virginie, explique dans un article publié par The Conversation que, peu après que la révolution haïtienne a obtenu l’indépendance vis-à-vis du colonialisme français, la nation européenne a de nouveau asservi le peuple des Caraïbes par une méthode plus sophistiquée : la dette économique.

«Ce que la France a fait au peuple haïtien après la Révolution haïtienne est un exemple particulièrement notoire de vol colonial», dit Daut. L’historien affirme que, dans le débat qui s’est ouvert sur les réparations ou compensations historiques pour les communautés d’origine africaine aux États-Unis, une question qui a été ravivée après l’assassinat de George Floyd, l’un des cas les plus graves qui devrait être abordé est celui de l’esclavage vécu par Haïti, même après son indépendance.

«De la même manière que l’héritage de l’esclavage aux États-Unis a créé une grande disparité économique entre les Noirs et les Blancs américains, l’impôt de liberté que la France a imposé à Haïti (appelé ‘indemnité’ à l’époque) a gravement nui à la capacité du nouveau pays à prospérer», explique le chercheur.

Daut souligne que, bien qu’Haïti ait officiellement déclaré son indépendance en 1804, la France a refusé de l’accepter et a toujours cherché des moyens de la soumettre à nouveau. Les Français, dit-elle, ont profité de la division interne générée en 1806, lorsqu’Alexandre Pétion est parti gouverner le sud du pays et Henri Christophe le nord.

En 1814, le roi Louis XVIII a envoyé trois commissaires à Haïti pour exiger la reddition de ses dirigeants. Selon Daut, le camp de Christophe refusait tout pacte avec la France et soutenait que toute forme d’indemnité aux anciens colons était inadmissible.

De son côté, Pétion souhaite négocier avec les européens pour qu’ils reconnaissent l’indépendance. Il propose de payer 15 millions de francs, le montant que les États-Unis ont donné à Napoléon pour l’État de Louisiane, mais le roi Louis rejette l’offre parce qu’elle provient «d’esclaves en fuite». Petión meurt en 1818 et son successeur, Jean-Pierre Boyer, poursuit l’idée de négocier. Cependant, les pourparlers sont restés au point mort jusqu’en 1820, date de la mort de Christophe.

Comment l’extorsion s’est-elle produite ?

Daut explique qu’à la mort de Christophe, Boyer a saisi l’opportunité de réunifier Haïti et a poursuivi l’idée que la France devait les reconnaître comme libres. Les Français ont refusé. En 1824, Boyer envoie deux commissaires à Paris pour tenter de négocier avec le nouveau roi, Charles X, une compensation en échange de la reconnaissance, mais la proposition est à nouveau rejetée.

En 1825, le monarque français change d’avis et publie un décret dans lequel la France reconnaît l’indépendance d’Haïti en échange d’un paiement de 150 millions de francs. Cette somme devait «compenser» les colons français pour la perte de revenus sur l’île, ainsi que pour leurs esclaves et leurs biens.

La proposition de la France n’était pas que du papier. La France a envoyé une escadre de 14 navires de guerre de type brigantin chargés d’au moins 500 canons sous le commandement du Baron de Mackau, qui a pris la côte de Port-au-Prince à la mi-1825 avec un message clair : l’éventuelle restauration de l’esclavage.

«Le rejet de l’ordonnance signifierait probablement la guerre. Ce n’était pas de la diplomatie, mais de l’extorsion. Avec la possibilité d’un conflit violent au-dessus de sa tête, Boyer a signé le document fatidique le 11 juillet 1825», dit Daut.

L’expert souligne que les informations de l’époque révèlent que Charles X savait que ce qu’il avait demandé à Haïti était un scandale, car cela représentait 10 fois plus que le budget annuel de l’île.

Un nouveau traité pour Haïti ou une nouvelle extorsion ?

Boyer a dû recourir d’urgence à des emprunts pour faire face aux paiements. La France lui demande également d’emprunter auprès de banques françaises qui pratiquent des taux d’intérêt exorbitants, ce qui compromet davantage les comptes de l’île devenue le premier exportateur mondial de sucre.

Haïti a demandé un premier prêt de 30 millions de francs aux banques françaises pour faire face à la première tranche de la dette. Les fonds ont été approuvés, mais la banque a pris 6 millions de francs pour des «commissions» et les 24 autres millions de francs sont allés au trésor français.

Dans une transaction, Haïti devait 6 millions de francs à la France pour la première tranche plus les intérêts du prêt bancaire. L’île est entrée dans une spirale financière sans fin. En plus de la dette envers la France, elle est désormais obligée d’honorer ses engagements envers les banques, un piège qui la conduit à s’endetter également auprès des financements américains et allemands.

L’extorsion est d’une telle ampleur que Charles X lui-même propose, en 1938, de réduire la dette à 90 millions par le biais d’un «Traité d’Amitié». «L’accord» a été signé après qu’une autre expédition de 12 navires de guerre français ait contraint Haïti à en demander davantage. Ce montant était cinq fois supérieur au budget annuel de la France.

Conséquences subies par les Haïtiens

Daut rappelle que le peuple haïtien a subi de plein fouet «les conséquences du vol de la France» : «Dès la signature de Boyer, la population a été sévèrement taxée pour la dette. En outre, le système scolaire haïtien a stagné en raison du manque d’argent et d’importants travaux d’infrastructure pour l’île ont été paralysés».

«La dette de l’indépendance et la ponction qui en a résulté sur le trésor public haïtien ont été directement responsables, non seulement du sous-financement de l’éducation en Haïti au cours du 20e siècle, mais aussi du manque de soins de santé et de l’incapacité du pays à développer des infrastructures publiques», explique Daut.

Elle ajoute que pour les intérêts de tous les prêts, les Haïtiens ont payé plus du double de la valeur de ce que les colons réclamaient.

Il a fallu 122 ans à Haïti pour rembourser la dette de l’indépendance. Elle l’a fait en 1947, lorsqu’elle a transféré le dernier débit d’intérêts à Paris.

«Sachant – argumente Daut – que l’indemnisation versée par Haïti à la France a été la première et la seule fois où un peuple asservi a dû indemniser ceux qui l’avaient opprimé. Haïti devrait être l’épicentre du mouvement mondial pour exiger des réparations».


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