Haïti : les clés pour comprendre un pays englué dans l’ingouvernabilité et la pauvreté

La nuit du mardi 6 juillet et le début de la matinée du mercredi 7 juillet resteront dans l’histoire d’Haïti comme l’un de ses pires épisodes, celui où son président, Jovenel Moïse, a été abattu au milieu d’une embuscade
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La nuit du mardi 6 juillet et le début de la matinée du mercredi 7 juillet resteront dans l’histoire d’Haïti comme l’un de ses pires épisodes, celui où son président, Jovenel Moïse, a été abattu au milieu d’une embuscade. L’assassinat a été perpétré par un groupe d’assaut paramilitaire qui a pénétré dans sa résidence privée dans le quartier du Pelerin à Port-au-Prince.

Cet événement menace une fois de plus la stabilité malmenée du pays, en proie à des turbulences politiques et sociales, à une série de catastrophes naturelles ces dernières années et à une situation sociale décadente, grevée par des décennies de fortes inégalités.

Un reportage de BBC World explique la situation dans ce pays des Caraïbes.

1.      Pauvreté et catastrophes en Haïti

Depuis des années, Haïti est le pays le plus pauvre du continent américain. Au cours de la dernière décennie, bien que le Produit Intérieur Brut (PIB) par habitant se soit légèrement amélioré, passant de 662 à 765 dollars, le pourcentage de la population vivant avec moins de deux dollars par jour reste supérieur à 60 %.

Le risque de famine est toujours présent parmi une population dévastée par une concaténation de crises, de mauvaises récoltes influencées par les catastrophes naturelles et l’inflation du pays.

L’ONU estime que près de 4 millions d’Haïtiens, sur une population d’environ 11,5 millions d’habitants, souffrent d’insécurité alimentaire. Un cinquième de la population, soit environ 2 millions de personnes, a été contraint de migrerCela fait 11 ans que le pays a été dévasté par l’une des plus grandes catastrophes naturelles de l’histoire récente, un séisme de magnitude 7 dont l’épicentre se trouvait à Léogâne, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale Port-au-Prince.

Il s’agit du plus grave tremblement de terre à frapper Haïti depuis 1842. Le tremblement de terre et les deux répliques qui ont suivi ont fait 316.000 morts, 350.000 blessés, des milliers de maisons effondrées, 60% des infrastructures médicales détruites.

La virulence du phénomène et la fragilité des bâtiments et des infrastructures ont amplifié une tragédie dont le bilan est dix fois supérieur à toutes les catastrophes survenues en Haïti depuis 1963, selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Les dommages économiques ont également été considérables : 7,9 milliards de dollars, soit 120 % du PIB de l’État. En outre, 1,5 million de personnes se sont retrouvées sans abri.

Ce ne sera pas la seule catastrophe naturelle qu’ils verront depuis, puisqu’en 2016, l’ouragan Matthew a balayé le sud-ouest du pays, faisant 573 morts et laissant quelque deux millions de personnes affectées, et l’ouragan Laura a traversé le pays en août 2020, laissant également des dizaines de morts et des dégâts matériels dans son sillage.

De même, les épidémies ont décimé la population. L’épidémie de choléra de 2010 a infecté 520.000 personnes et tué au moins 7.000 personnes. L’épidémie est devenue endémique et, bien que les cas aient diminué, le coronavirus a pris le dessus.

Jusqu’à présent, un peu plus de 19.100 infections et 462 décès ont été officiellement signalés. Toutefois, les experts préviennent que les chiffres réels sont beaucoup plus élevés, car il n’existe pratiquement pas de tests de contrôle et l’arrivée de nouvelles variantes multiplie le taux d’infection. La tendance à la hausse pourrait s’avérer «catastrophique», a déclaré à l’AFP Laure Adrien, Directrice Générale du Ministère de la Santé d’Haïti.

2.      l’insécurité croissante

L’insécurité s’est installée en Haïti, surtout ces dernières années. De nombreux gangs armés ont proliféré dans les rues. Rien qu’en juin dernier, plus de 150 personnes ont été tuées et 200 autres kidnappées dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, révèle un récent rapport du Centre d’analyse et de recherche sur les droits de l’homme (CARDH), une ONG spécialisée dans ce domaine.

«Le pays est assiégé par des bandes armées qui sèment la terreur, les meurtres, les enlèvements, les viols (…). Port-au-Prince est assiégée au sud, au nord et à l’est. Nous assistons à une société de plus en plus passive alors que le pays est en état de siège», indique le rapport, qui décrit la situation comme celle d’une «hégémonie du crime en Haïti».

Les forces de sécurité semblent dépassées par le phénomène. L’armée, qui a été supprimée en 1994 pour empêcher les tentatives de coup d’État (et rétablie en 2017), compte à peine 500 membres, et les 15.000 policiers du pays ne semblent pas suffire à contrôler la situation.

En outre, les forces et corps d’armée ont été accusés de commettre des meurtres aveugles et même le Conseil de Sécurité de l’ONU a demandé à Haïti d’enquêter sur les massacres de La Saline en 2018 et de Bel-Air en 2019, au cours desquels des dizaines de civils ont été tués.

3.      Haïti et l’instabilité politique

L’instabilité politique est une constante dans le pays, il suffit de dire que c’est le seul pays des Amériques qui a connu plus de 20 gouvernements en 35 ans. Toutefois, son dernier conflit remonte à 2015.

À cette époque, le président de l’époque, Michel Martelly, a mis fin à son administration, mais les élections controversées ont forcé la nomination d’un président intérimaire issu d’un autre parti, jusqu’à ce que l’autorité électorale reconnaisse un an plus tard la victoire de Jovenel Moïse, assassiné.

L’opposition a clamé que le mandat de cinq ans de Moïse aurait dû prendre fin le 7 février, date du cinquième anniversaire de la fin du règne de Martelly en 2016. Moïse a toutefois insisté sur le fait qu’il aurait dû gouverner pendant une année supplémentaire, car il n’a pris ses fonctions que le 7 février 2017.

Le mandat de Moïse a été marqué par des manifestations sociales, notamment en 2019, où des milliers de personnes ont paralysé pratiquement toutes les activités des institutions publiques et privées du pays.

Les protestations ont été stimulées par le malaise économique et un scandale de corruption dans lequel des responsables gouvernementaux auraient détourné 3,8 milliards de dollars d’aide provenant de PetroCaribe, un programme d’assistance pétrolière. Mais Moïse n’a jamais envisagé de démissionner.

«La solution aux problèmes que nous traversons actuellement n’est pas la démission du président», a-t-il déclaré en 2019 dans une interview à BBC Mundo.

«Cette solution réside dans l’unité, la sérénité, le calme et la coexistence. C’est la raison pour laquelle nous disons à tous les Haïtiens que nous devons nous unir. Nous devons nous regarder dans les yeux pour nous dire la vérité. Nous avons besoin d’un pays uni pour créer un meilleur pays pour la prochaine génération», a-t-il poursuivi.

«Nous ne sommes pas en mesure de nous entretuer», a-t-il déclaré. L’assassinat de Moïse intervient deux mois à peine avant les élections présidentielles, prévues le 26 septembre. Moïse ne pouvait pas être candidat à ces élections.

Le président avait convoqué un référendum à la même date pour approuver une nouvelle Constitution, un projet qui n’avait pas le soutien de l’opposition ni de la communauté internationale.

Pour certains experts, cela a été «la goutte d’eau qui a fait déborder le vase» de l’agitation sociale, comme l’a expliqué Alexandra Filippova, de l’Institut pour la Justice et la Démocratie en Haïti, à la BBC Mundo en février.

«Ensuite, depuis qu’il a pris le pouvoir, il y a eu de fortes accusations de corruption, que le gouvernement a non seulement échoué à protéger la population de la violence, mais qu’il a également été complice de certains actes violents», a-t-elle déclaré.

«Il a également été fortement mis en cause pour la manière dont il a réprimé les manifestations contre lui et pour la manière dont il n’a pas réussi à contenir la criminalité et les enlèvements, qui ont augmenté de plus de 200 % sous son gouvernement», dit-elle.

En janvier 2020, Moïse a dissous le Parlement et depuis lors, il dirige Haïti par décret, étant «le seul et unique pouvoir du pays», a déclaré Robert Fatton, professeur à l’Université de Virginie aux États-Unis.

Il reste à voir comment les événements vont se dérouler à partir de maintenant, tant dans les rues que dans les institutions haïtiennes.

Le premier ministre par intérim, Claude Joseph, qui a annoncé la mort du président et s’est déclaré aux commandes, a voulu appeler au calme la population et a assuré que la police et l’armée sont chargées du maintien de l’ordre.


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